vendredi 26 février 2016

La légende du Barbichet - La Fileuse de Jumilhac





Gaubert de Puycibot



Imposant avec ses dix tours fuselées, ses fenêtres délicatement sculptées et ses girouettes bizarres, le château de Jumilhac se dresse sur une hauteur solitaire entourées de forêts et de collines.

Dans la vallée étroite, une rivière, l'Isle, coule capricieusement, bordée de prairies vertes et fleuries.

Au temps jadis, demeurait dans le château une jeune fille brune et douce, aux yeux sombres.

Barbe de Jumilhac était la plus avenante, la plus accomplie de toutes les châtelaines du pays : aussi le plus réputé des troubadours de la contrée, Gaubert de Puycibot, s'en était-il épris.

Passionné pour la chasse, le chanteur passait ses journées à courir le gibier ; mais quand le soleil là-bas se couche, chaque soir, il allait retrouver l'aimée et chantait pour elle ses meilleurs poèmes.

Par un beau soir de printemps, Gaubert s'attarda à la chasse, et la nuit était déjà venue quand il suivit de nouveau la vallée pour rentrer au château.

La lune blanchissait les prés fleuris et le chanteur cheminait sous les saules qui bordent la rivière. Le silence nocturne n'était troublé que par le ruissellement de l'eau sur les cailloux.

Gaubert venait de franchir une haie, quand il s'arrêta, émerveillé.

Sur la prairie, une blanche apparition dansait en rond. La robe légère s'enroulait sur le corps délicat, en suivant tous ses gracieux mouvements ; sur la fine tête brune était posé un léger voile de dentelle, emprisonnant les cheveux à la façon d'une coiffe.



Agitée par la danse, la dentelle voletait autour du joli visage, tantôt l'enveloppant comme pour en dérober la vue, tantôt palpitant comme les ailes d'un papillon qui va se poser sur une fleur.

Le jeune homme ne pouvait se lasser d'admirer la fine tête si étrangement coiffée. Tout ému il s'avança vers la vision.

La danseuse poussa un cri ; mais Gaubert, tendant les bras vers elle, s'écria :

"Reste, qui que tu sois, esprit ou corps, reste, je t'en prie ! Laisse-moi admirer ton beau visage et ta coiffe charmante. Qui es-tu, toi à qui ne ressemble aucune femme ?"

Souriante, la dame s'approcha et parla :

"Je suis la dernière fée du pays. Mes soeurs se sont toutes envolées vers le ciel bleu ; et moi j'attends, en dansant, le moment qui verra se terminer l'enchantement qui me retient sur terre.

Autrefois nous vivions toutes heureuses parmi les humbles bergers. C'étaient nos amis : ils nous respectaient et nous aimaient ; et nous, nous étions toujours prêtes à leur venir en aide.

Hélas ! un jour les hommes, devenus méchants, se sont battus pour le partage des terres. Le plus fort a vaincu le plus faible et l'a soumis. Les guerres terminées, les vainqueurs, maîtres du pays, ont voulu porter leurs mains brutales sur les fées mystérieuses ; la hache et la charrue ont violé nos retraites profondes, et les fées ont disparu devant l'envahisseur.

Seule je suis restée, parce que je suis la fée qui danse au clair de lune dans les lieux déserts, loin des profanes humains.

J'aimais les fleurs que la bourrée fait épanouir sur les joues des jeunes filles et les chansons que la joie fait jaillir de leur coeur ; mais j'ai dû fuir les hommes et me retirer dans la solitude de ces bois !..."

"-Fée merveilleuse, s'écria le poète, je ne suis pas semblable aux autres hommes : si tu veux, je serai ton chevalier servant, toujours respectueux, toujours fidèle. Je ne te ferai jamais de peine, je te le promets !...

- Hélas, ami ! ma destinée est écrite ainsi que la tienne.
Je le sais, je t'attendais : c'est toi qui vas briser les chaînes qui m'attachent encore à cette terre et m'ouvrir le chemin qui conduit à l'azur étoilé... Je regretterai cette belle contrée, mes danses solitaires au clair de lune ; mais je suis heureuse de penser que le jour est proche où je dois aller retrouver mes soeurs.

L'exil va finir... Ecoute-moi, je connais l'avenir : chaque soir, comme aujourd'hui, tu viendras me regarder, silencieux et troublé. Puis, par un beau soir d'été, quand l'air sera plus tiède, le mot qui doit briser l'enchantement montera peu à peu à tes lèvres. Le charme détruit, je m'envolerai dans un rayon de lune !...

Mais je te laisserai un don en souvenir de la fée qui dansait pour toi au clair de lune.

Quand je t'aurai quitté, ton baiser fera renaître, en ton aimée, tout ce qui te plaît en moi ; et, quand tu enlaceras ta mie, il te semblera que ta fée est dans tes bras."

A ces mots la vision s'éloigna : elle repris sa danse dans la prairie, et, peu à peu, disparut sous les châtaigniers en fleur...

Ivre de jeunesse et d'amour, Gaubert rentra à Jumilhac : mais, depuis ce jour, il délaissa sa mie.

L'esprit plein de sa fée, il chassait toute la journée, et à la tombée de la nuit, il se hâtait d'aller la retrouver. Il s'asseyait dans l'herbe et la contemplait, silencieux et troublé.

Cependant Barbe de Jumilhac languissait et se désolait. Elle se demandait pour quelle raison Gaubert la fuyait. Pourquoi toujours courir le gibier et rêver à la lune ?... Il ne voyait donc pas combien sa mie était triste ?...

Interrogé tendrement, Gaubert laissa échapper une partie de son secret. L'oeil perdu comme dans un rêve, il conta ce qui lui était arrivé dans la prairie. Avec une inconsciente cruauté, il décrivit la danse ailée au clair de lune, les charmes du jeune corps, la grâce du vêtement et de la légère coiffure de la fée. Et Barbe, le coeur meurtri, demandait toujours de nouveaux détails sur la coiffe mystérieuse qui semblait avoir ensorcelé son amoureux.

Dès que Gaubert fut parti, la pauvre délaissée s'enferma dans la plus haute tour du château et se mit à filer.



Eleuterio Pagliano



Sans arrêt, le fuseau tournait dans sa main jamais lasse. Assise près de la fenêtre, elle ne s'arrêtait que si l'aboiement des chiens l'avertissaient que son ami passait. Elle le suivait des yeux en pleurant, puis reprenait son travail. Rien ne pouvait la distraire de sa tâche, et si quelqu'un se hasardait à lui demander pourquoi tant filer, elle répondait d'une voix mourante : "Pour mon linceul !..."

Et le fuseau tournait sans cesse enroulant le mince fil de lin...

Un jour vint cependant où satisfaite de son travail, la fileuse s'arrêta. Sur le métier, elle ourdit une trame fine comme une toile d'araignée. Ses mains agiles parsemèrent le tissu de délicates broderies et de légères dentelles ; et, après de longs jours de travail, par un beau soir d'été, Barbe de Jumilhac, émue de crainte et d'espoir, posa sur sa tête charmante une coiffe toute semblable à celle qu'avait rêvée le poète, le voile même de la fée des prairies.









Ce soir l'air était lourd de parfums, la brise soufflait doucement, et le chanteur, éperdu d'amour, regardait sa fée.

Enfin, n'y tenant plus, comme la danseuse s'approchait de lui, il se pencha vers elle en murmurant :

"Je t'aime !"

Aussitôt la vision s'évanouit... et le poète ne vit plus qu'un pâle rayon de lune qui glissait lentement sur la prairie...

Désespéré, Gaubert se mit à courir comme un fou.

Sa course errante le ramena en face de Jumilhac, et, levant le yeux,sur la plus haute tour du château, il crut voir palpiter sous la brise la coiffe blanche de son rêve...

Alors il se rappela la promesse de sa fée.

Le coeur battant, le troubadour revint au château : au galop il monta l'escalier de pierre et entra dans la tour.

En le voyant, Barbe se leva, pâle et tremblante.

Faubert s'était arrêté et la contemplait. Comme elle était belle !... Comment avait-il fait pour l'oublier ?... et, mettant genou en terre, il baisa la main fine.

Mais Barbe le releva, et, se blottissent sur la poitrine de l'aimé, appuya sa tête à son épaule.

Faubert caressait les cheveux sombres, puis, peu à peu, il approcha sa bouche du front pur.

Pleurant de joie, la jeune fille se détourna lentement et parut aussitôt voilée d'une admirable coiffe de dentelle, la coiffe même de la fée qui dansait le soir dans la prairie, au clair de lune.

La douce vision tenait sa parole : maintenant rien ne manquait à Barbe de Jumilhac ; et Gaubert comprenait combien c'est folie de courir après un rêve, quand la réalité est si proche et si belle...

En se promenant avec sa mie dans la prairie, les nuits d'été, Gaubert de Puycibot lui conta tout au long l'histoire de la dernière fée.

Alors Barbe lui apprit comment, dans un élan d'amour, elle avait réalisé de sa propre main le rêve de son poète. Et le galant troubadour en fit une chanson, dans laquelle il célébra la coiffe au blanches ailes que, du nom de sa mie, il nomma le "Barbichet".

Depuis ce jour les Limousines prirent le voile de la fée pour en faire leur coiffure habituelle : c'est ainsi que le souvenir de la gracieuse apparition est toujours demeuré vivant.

Si vous passez quelques jours à Jumilhac, chacun pourra vous parler de la "Fileuse" et vous montrer la chambre où elle s'enfermait et le fuseau abandonné. Même les mauvaises langues ne se feront pas faute de vous conter que si la Dame du château fila si longtemps, c'était de désespoir d'être séparée de son amoureux par un mari jaloux.

N'en croyez rien : regardez plutôt les barbichets qui s'épanouissent sur toutes les têtes, jeunes et vieilles ; et sûrement vous penserez avec moi que la dernière fée a bien vécu dans les bois qui entourent le château, et que les Limousines d'aujourd'hui sont bien les vrais enfants de leur aïeule en barbichette : "La Fileuse de Jumilhac".





M. Priolo

Extrait du livre : "Légendes et diableries de Haute-Vienne - Gilbert Laconche"